Chapitre 5
La Révolte du Long Baiser
 

Les coureurs réagirent à l’interdiction de femmes dans les stands par la Révolte du Long Baiser.
Trente secondes avant le signal de départ du Grand Prix sur le circuit de l’Avus, tous coupèrent les moteurs, sortirent de leur voiture et, sous les regards ébahis des hauts dignitaires nazis dans la tribune d’honneur, se précipitèrent vers leurs épouses et leurs petites amies dans la tribune publique. Au grand plaisir de l’assistance, les coureurs donnèrent alors, simultanément, un baiser passionné à leur dulcinée, dans le plus pur style romantique hollywoodien. (Que l’on pense à Clark Gable et Vivien Leigh dans « Autant en emporte le vent », bien qu’à l’époque, le film soit encore en cours de production.) Les applaudissements furent assourdissants. Les coureurs et les dames s’inclinèrent profondément, puis les coureurs retournèrent en courant vers leurs voitures, en riant et en agitant la main. Les mécaniciens hilares mirent les bolides en marche, mais avant même le signal du départ, la tribune d’honneur se vida de ses occupants…
 
De petites étincelles peuvent causer de grands incendies, lorsqu’il y a suffisamment de bois sec dans les environs. Dans l’Allemagne de la seconde moitié des années trente, ce n’étaient pas les fagots qui manquaient.
 
Tous les gouvernements, tous les régimes ont leurs opposants et leurs ennemis, c’est un fait. Les décisions gouvernementales aventureuses prenaient de plus en plus de gens à rebrousse-poil. Le comte Von der Schulenburg n’était que l’un des nombreux exemples.
Le peuple allemand était poussé à la polarisation. On était pour ou on était contre, il n’y avait pas de compromis possible. Et les nazis n’avaient pas l’habitude de laisser faire ceux qui les narguaient.
 
En provoquant ainsi Berlin aux yeux du monde entier, les coureurs jouaient un jeu dangereux. Et l’inquiétant, c’est que certains coureurs paraissaient y prendre un malin plaisir.
 
Alfred Neubauer disait, après la guerre, à propos de la Révolte du Long Baiser :
 
« Une sueur froide me mouillait le dos. Nous savions tous ce que Hitler avait fait de certains de ses amis les plus fidèles au cours de la Nuit des Longs Couteaux. Le régime avait toujours toléré les lubies et les gamineries des coureurs, en partie parce qu’il avait besoin d’eux, et en partie parce que Hitler les considérait comme ses amis personnels. Mais je savais que tout cela pouvait changer du jour au lendemain. J’avais vu bien trop souvent des hommes comme Bernd Rosemeyer mordre bien trop loin sur la ligne rouge dans les virages pour intimider ou défier un concurrent. Ils se sentaient invulnérables. Pour ces hommes, la vie n’était qu’une carte que l’on pouvait mettre en jeu au moment propice, et le jeu consistait à la gagner ou à la perdre. Qui essayait de les commander ne s’attirait que des difficultés, mais il fallait savoir d’avance qui aurait le dessous : et ce ne serait pas le régime. »

 

Croquis de Marvano - Rudi et Baby Hoffmann 1937 
 
 
 

 Le dessin "clin d'oeil" d'Ever Meulen !

Dossier spécial :
"Les Grands Prix de Formule 1 des années 30"

 

         - Chapitre 1 :
La miraculeuse multiplication des tanks
 

         - Chapitre 2 :
 Le programme automobile du national socialisme

        - Chapitre 3 : 
 L'agenda secret

        - Chapitre 4 : Grand Prix

        - Chapitre 5 :
La Révolte du Long Baiser
 

        - Chapitre 6 :  
Les coureurs

        - Chapitre 7 :
En route pour nulle part

        - Chapitre 8 :  
L'effet Sippenhaft

        - Chapitre 9 :
Le dernier trajet

        - Epilogue
 

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